À propos des fontaines et cascades

(Ce texte a été présenté pour une demande de bourse au CALQ)

Introduction

Le développement de mon œuvre sur maintenant plus de vingt-huit années [à l’époque] est résolument marqué par l’éclectisme. J’assume ce comportement de touche-à-tout et je le diversifie sans gêne, estimant que c’est là l’expression d’un imaginaire qui se renouvelle dans l’ouverture. Alors, pour ce dossier, l’exigence de n’inclure que des images d’œuvres réalisées dans les cinq dernières années ne permettra pas d’illustrer les liens entre mes opus, mais peut-être le lecteur connaît-il assez mon œuvre pour faire ces liens pour lui-même, pour elle-même. Je décrirai dans cette introduction certains jalons de mon parcours pour démontrer la convergence qui me mène aux Torrents en tourelles .

Dans un sens, je pense que l’on convient avec moi de la transparence comme l’essence de ma démarche. Alors que mes premières œuvres, toutes naïves, amalgamaient le verre à d’autres matières, j’ai poussé mes recherches dans certaines audaces. J’en suis venu à des travaux de grand format, mosaïques tridimensionnelles en verre, puis plus récemment, à la création de luminaires qui jouent l’espace comme en jonglerie en agençant le verre au métal, à la pierre et à des fournitures électriques.

Je n’ai pas réussi à me contenter de la stricte transparence des matériaux translucides dans mon exploration des liens entre le visible et l’invisible. Poussé un peu par l’amour des mots, le sens figuré du terme m’a mené à explorer ce que j’ai appelé la transparence de l’opaque. Les réalisations des années 1990 en témoignent, alors que ma façon de dévoiler le transparaître s’est exprimée dans mes « Tranches », une taille directe dans des objets de consommation. Réfrigérateur, auto, téléphone, photocopieur, nourriture, flush-a-buys et autres artefacts, le rapport offert entre les entrailles des objets et leur enveloppe nous plonge au cœur de l’intime de nos vies et de nos caprices de consommateurs… Et je pris vite plaisir à savoir que ces objets faisaient parler les gens entre eux. Peut-être parce qu’on jouit de découvrir et de partager, au fond.

Dans les entrefaites, j’ai aussi réalisé plusieurs commandes pour le 1%. Les œuvres étant souvent créées dans des écoles, je me suis engagé à la contribution des élèves. Si ce n’est pas toujours le verre qui incarne la transparence, c’est alors la collectivité sous-jacente que j’ai révélée en filigrane au moyen d’une démarche participative. Je dois souligner que celle que je créai à Lacolle (1998), s’intitulant La culture est comme une rivière souterraine: elle ne paraît pas toujours, mais elle donne source à l’esprit , préfigure à sa manière ces idées actuelles de mouvements de l’eau et d’espaces résurgissants.

Depuis près d’une dizaine d’années, j’anime ponctuellement des ateliers Artiste à l’école. Des créations collectives démesurées en sont les fruits. L’usage de boîtes de carton ondulé — que je qualifie de volumes instantanés — permet l’érection rapide de structures à la cubiste. Par glissement, j’ai à deux occasions pu proposer à des élèves la création de fontaines en recyclant leurs berlingots vides de Lait-école. Contenants de papier paraffiné transformés en vasques et gouttières offrant un parcours à l’eau, j’en fis notamment l’occasion d’actionner une cascade qui zigzague sur plus de deux mètres de haut. L’eau circule grâce à une petite pompe actionnée par une perceuse sans fil, confiée à un élève.

Alors que ces berlingots offrent un mouvement visible, exposé et prédictible, j’en viens à vouloir explorer des manières de complexifier les parcours aqueux tout en exigeant un effort de découverte pour le regardeur. Un peu à ma manière de faire des lampes dont je dis qu’ils jouent de l’espace comme en jonglerie, je me demande comment jongler avec de l’eau? En lui inventant des conduits et des passages, des siphons et des chutes, des bassins et des canyons, dont les majeures parties sont plus ou moins dissimulées.

Je m’inspire pour cette idée de plusieurs observations, exercices et recherches préliminaires. Durant mon enfance à la campagne, il me reste bien en mémoire l’observation d’une perte de fossé et de sa résurgence quelques mètres plus bas. Le mystère du parcours caché du ruissellement à travers racines et granules a beaucoup stimulé mon imaginaire. Mes visites de certaines cavernes touristiques y ont superposé d’autres images et souvenirs. Dans une autre vie qui me vit guide en Égypte, je fus émerveillé par un élément discret du temple pharaonique de Kom-Ombo, dédié à deux dieux associés. Semblable à la double architecture du temple, l’aqueduc délicat devant acheminer l’eau puisée dans le Lac sacré jusqu’au sanctuaire est marqué, à mi-chemin de sa pente, par une double porte, manière de consacrer distinctement et symboliquement deux courants d’eau pourtant remélangés avant d’atteindre l’enceinte du culte. Il y a toujours un certain aspect spirituel qui est imbibé dans l’eau.

En créant « La carotte » en 1988, une œuvre exprimant le choix difficile auquel est confronté l’humain entre industrialisation morbide et respect de la nature, j’ai façonné le côté vert en un relief végétal rayé d’un torrent limpide, et où le sous-sol est percé d’une grotte que seul le hasard de la coupe de terrain que constitue cette maquette semble avoir permis de révéler.

J’ai parlé plus haut de mes Tranches, je rappelle que celle de chaloupe tient de l’aquarium et contient de l’eau, des filtreurs et des poissons rouges. J’ai aussi créé des œuvres de vie végétale, mes proclamés Arbres gourmands! et le discours de coexistence. De mes premières implantations, animations et un vidéo grâce au CALQ en 1994, en passant par mon Bonsai de coexistence et mon Livre d’artiste en 1999, un 1% à Beauharnois, mon projet trop risqué de Jardin de coexistence à Jérusalem (CALQ 2000) et son rapport en vidéo, l’appui du Cirque du Soleil à mes affichages actuels, toujours les déformations caricaturales des arbres questionnent le caché du cytoplasme ligneux tout autant que le nécessaire comportement d’ouverture entre les humains de cultures différentes. Et nous pourrions aussi tracer un lien subtil entre mon œuvre de bois flotté Nid pour oiseaux verticaux de passage, les Arbres gourmands et l’eau dans l’assemblage…

En fait d’avancée significative vers mes Torrents en tours, outre les berlingots-fontaines, j’ai modelé un prototype de céramique en guise d’étude préliminaire de structure et de concept. J’ai aussi accumulé des connaissances en ce qui a trait aux modèles de pompes, à la prévention de la turbidité, aux matériaux préférables, à l’écoulement des eaux souterraines.

Objectif

Le but de ce projet pourrait être exprimé comme de vouloir jouer avec de l’eau.

Je me propose la réalisation d’un groupe d’œuvres inédites, formellement je vois pour l’heure de hautes tours (jusqu’à 7 pieds et même plus) dans lesquelles de l’eau circule à la manière naturelle des ruisseaux souterrains dans les cavernes et les fissures. Remontée mécaniquement depuis une pompe immergée dans un socle-citerne intégré, l’eau s’écoule par gravité dans des veinages en labyrinthes verticaux aux dehors austères. Les Torrents en tours suscitent la curiosité par le jeu attirant du mystère de ce qui grouille à l’ombre en émettant un gazouillis liquide enchantant, révélateur.

L’eau, matière de vie, cet archétype amniotique, qui s’écoule comme clepsydre des jours et métaphore de l’inconscient, invite à deviner ses mille parcours et méandres cachés, là où alternent résurgences et pertes de petits torrents. Exposées en salle ou à l’extérieur, c’est la curiosité qui attire les regardeurs auprès du secret des cavités des tours. Ainsi l’œil perçoit les grottes, les laminoirs et les chutes par les joints entre les éléments, ou par la bouche des ouvertures. Pourquoi alors ne pas fournir aux visiteurs des petites lampes de poche pour les rendre franchement voyeurs? Tours de babil.

Il ne s’agit pas ici de refaire ce qui existe déjà en matière de petites fontaines kitch de table ou de réorganiser les appareils qui existent dans le commerce. Alors que le but d’une fontaine est de rendre l’eau bien visible, de la mettre en valeur, en vedette, ma démarche vise pour sa part plus à révéler indirectement sa présence, à exiger un effort pour la découvrir au regard des ouvertures accidentelles dans les parois de l’oeuvre. De ce fait, je m’inspire plus de la spéléologie que de l’art fontainier. On ne sera donc pas surpris de retrouver des caractéristiques fascinantes de la géomorphologie karstique guidant ma main sans toutefois faire modélisme : réseaux aux dépens des discontinuités de la roche, salles, siphons, méandres, étroitures, galeries, voûtes, rivières, conduites forcées, gours, anfractuosités, chantoirs, échancrures, exurgences vauclusiennes, dolines, avens, puits et cheminées, failles, joints, strates, pendages, rivières en canyon, cavernes, l’équilibre entre plusieurs de ces traits fondamentaux contrôlant les débits.

Plan de travail détaillé du projet et échéancier de réalisation

Dans le cadre de cette bourse de recherche et création, j’entends d’abord explorer les formes dans du styrofoam, matière peu coûteuse qui se travaille facilement et rapidement à la taille directe au fil chauffant, moyennant une sécurité élémentaire de ventilation. Je compte explorer à fond les possibilités des couloirs cachés et des résurgences, les façons de ne révéler que subtilement les mouvements à l’intérieur des tours. Dès cette étape, je ferai circuler dans mes prototypes les filets d’eau au moyen de pompes submersibles.

Quelques-unes de ces premières tours en Styrofoam seront ensuite reproduites :

  • Moules de silicone à chape d’uréthane pour coulée en ciments/bétons
  • Moules de plâtre pour reproductions en barbotine de semi-porcelaine

La maîtrise acquise dans le Styrofoam sera ensuite adaptée pour la taille dans un empilage de lits de pierre St-Marc d’un réseau vertical d’écoulement. Je creuserai les cavités dans chaque strate en utilisant mes outils pneumatiques.

J’entends au même moment utiliser des tubes d’ABS ajustés sans raccords et collés en un réseau complexe qui permet encore plus de conduites cachées afin de faire surgir de l’eau aux endroits les plus inattendus dans l’œuvre. L’ABS me serait ainsi comme un Meccano de recherche, une œuvre sera néanmoins complétée dans cette matière synthétique.

J’entends aussi créer une œuvre en verre aux strates transparentes. Pour en faire les études, je recyclerai du Coroplast comme s’il s’agissait de carton de boîtes…

Enfin, je veux mettre à l’essai l’alternance de matières dans la verticalité. Par exemple, insérer un étage en verre dans une tour de béton (avec de discrètes colonnes d’acier inoxydable pour prévenir l’écrasement).

La variété de matières offre une galerie de sonorités de ruissellements et d’aspects. Je compte avoir réalisé, à la fin de l’exercice, un corpus de quelques colonnes destinées à une tournée d’expositions, assorties de conférences et discussions. Le tableau de l’échéancier schématique fournit des indications sur les détails et étapes.

En terminant, j’indique quelques défis auxquels je m’attends :

  • étudier les manières de contrôler le cours et le débit de l’eau dans des labyrinthes verticaux variés
  • maîtriser la forme des cavités pour faire résonner une variété de cette petite musique claire de l’eau qui ruisselle ou dégoutte.
  • manières de rehausser les reflets de l’eau dans les grottes (enduits, pigments, etc.)

Poursuivant ma création après le travail accompli grâce à cette bourse, je verrais bien la coulée en bronze de quelques Torrents en tours — avec du Styrofoam pris à matière perdue. L’intégration de mes éléments de luminaires dans ces tours constitue aussi un autre champ d’exploration pour les années à venir. Et de l’incidence de la lumière, la photo… Si des retouches Photoshop y faisaient s’implanter un petit peuple? Aussi, il s’agit d’un beau sujet pour un court vidéo. On peut jouer dans l’eau, longtemps après…

(Cette Bourse demandée au CALQ fut… refusée!)

Les Torrents en tourelles

Les premières fontaines ont été créées avec des berlingots de Lait-école, dans des ateliers dirigés.

Un premier Torrent en tourelle fait de céramique. Une étude de disparitions et de résurgences de petites chutes dans une colonne de pièces qui s’emboîtent. Chacune est faite d’un petit bassin caché et de chutes qui dirigent l’eau dans sa descente jusqu’à la base, d’où elle est repompée vers le sommet.

Ce «Torrent en tourelle» a été construit avec du bois recyclé de palettes de fret, étanchéfié à la cire.

Précurseur de mes oeuvres qui font circuler de l’eau, «La Carotte» présente une coupe dans une grotte karstique dans un format de maquette. Juste au-dessus, un torrent creuse son canyon dans un paysage de toundra. Créé avec du Plexiglas chauffé, de la pâte polyester, des peintures et des poudres de mousse.

La «Tranche de chaloupe» contient de l’eau filtrée en permanence, avec des poissons rouges.

Voir les séries Fontaines et Recycl’Art.